...De toute façon, elle garde les yeux rivés sur la feuille blanche partiellement noircie d’encre. Jusqu’au bout de la nuit, s’il le faut, elle cherchera les mots justes qui sonnent juste, le détail qui la rendra plus sincère encore. Dans la noirceur de cette encre-là, elle ne se sent plus seule, comme s’il était proche d’elle à nouveau. Autrement. Cette noirceur lui est plus douce que les ténèbres de glace du rectangle, là-bas, qui s’éteint désormais chaque soir trop tôt et lui écorche tout l’intérieur.

Le noir qui éclate littéralement sur le blanc du papier, n’est que lueur, l’éclat de la justice, la vraie, celle de l’âme humaine dans ce qu’elle a d’universel et que peu savent approcher; bien au-delà des parodies de justice qui dans chaque société n’est rendue que par de petits groupes d’hommes et de femmes qui n’ont rien d’une assemblée éclairée d’Elus. Des textes ont déterminé des lois une fois pour toutes et ils appliquent, ils appliquent, ils appliquent, se sentant certainement très importants dans leur maigre marge de manœuvre d’accorder à celui-ci des circonstances atténuantes ou aggravantes, à celle-là quatre ans d’incarcération plutôt que trois…et à tel député ou ministre, une peine, toute symbolique, qui ne l’enfermera ni ne le ruinera !

Ce simulacre, cette machination, Anna l’exècre ! Elle sonne faux, parce qu’elle n’est exercée qu’en surface, sans tenir compte, sans connaître même la profondeur de l’âme humaine. Tel acte, telle société, telle peine ! Elle n’est que médiocre garde-fou aux crimes les plus odieux, les plus ostensibles, mais pour le reste… Chaque nation condamne selon ses propres codes et critères, méprisant l’essence même de chaque inculpé. Ignorant ceux qui devraient l’être et qui ont su d’autant plus aisément se glisser dans les mailles d’un filet judiciaire partiel et partial.

C’est de tout cela qu’Anna veut parer Quentin Bréha, un souffle de bonté, un baume sur son âme meurtrie, une autre justice, celle qui saisit le vrai cœur de l’homme dans son dessein premier, brut, véridique et authentique, celle qui, avant de frapper la sentence, sait différencier un cœur qui tremble, sensible, fragile et imparfait, d’un autre qui n’est que pierre, arbre sec et tordu.

Lorsqu’elle imprègne la feuille du point final, le jour se lève. Ses yeux n’ont pas une seule fois dérivés vers la troisième fenêtre et, pour quelques heures d’une nuit, elle fut enveloppée d’une présence, s’est réchauffée aux côtés de l’homme qui sait le sens du mot aimer.

Extrait de roman de Laure Lie, 2009-10. En cours et à suivre...