Question de style (1)
Par Laure Lie, jeudi 28 janvier 2010 à 19:05 :: Pensée du jour :: #51 :: rss
Ses doigts entremêlés se tordent. Elle n’a plus vraiment conscience de la table, des fauteuils et des choses qui sont là, juste sous son nez.
De toute façon, elle ne peut plus tenir assise, ni immobile...
...Elle ne peut plus tenir, c’est tout.
Le chat gris se frotte entre ses jambes et, d’un coup de pied, elle voudrait l’envoyer se balader ailleurs. Ou lui tordre le cou.
Mais elle ne jure pas : ses mâchoires se sont soudées sous l’effet de l’acide qui lui coule dans la bouche.
Des joues, elle n’en a plus. Elle les a mangées.
Cette impression que la pièce tourne en rond autour d’elle, plutôt que l’inverse, lui donne le vertige. Elle est trop haut soudain, va retomber dans un écroulement qui fracassera ses os.
Une clé ferraille dans la serrure. C’est lui. C’est sûr.
Il lui a dit ce matin il faut qu’on parle… Puis il s’est éloigné à grandes enjambées. Ajoutant juste, ce soir.
Le soir est tombé et le voilà.
Son cœur à elle cogne comme un fou.
Les marches des escaliers grincent un peu sous les pas de l’homme. Son homme.
Face à lui, elle n’est plus que liquéfaction d’elle-même. Elle lui trouve le teint blême et à la place de son estomac se forme un trou. Béant. Monstrueusement abyssal.
Les lèvres de l’homme s’entrouvrent. Elle ferme les yeux. Elle n’a même plus de corps. Elle n’est plus qu’une main agrippée au dossier d’une chaise et une tête qui ne sait si elle doit entendre. Qui ballotte au-dessus d’un cou épuisé. Qui s'est vidée.
Il ne lui laissera pas le choix. Les yeux fixant démesurément le sol, d’une voix plus assourdie que jamais, il s’apprête à scander leur devenir.
Elle sait déjà que ses jambes, son cœur, sa raison même, vont la trahir.
Je ne peux pas continuer comme ça, Ludivine…Je pars, pour une autre vie. Je m’en vais…
Léon SPILLIAERT (1881-1946), Vertige, 1908
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