Un homme au bar
Par Laure Lie, samedi 9 janvier 2010 à 15:31 :: Mosaïque de bouts de nouvelles :: #50 :: rss
L’ambiance est calme. Très. C’est le matin. Dix heures peut-être… A peine plus.
Une femme et un homme sont assis dans le fond de la salle. Elle, sur la banquette de moleskine usée ; lui, juste en face, lui parle et la regarde comme si elle sortait tout droit d’une publicité pour un rouge à lèvre. Très rouge et sensuel.
Elle lui offre un sourire discret de temps à autre, tout en se coulant dans les secrets de la pénombre qui tamise le fond de la vaste pièce, la tête en appui sur une main, prête à chevaucher ses propres rêves pour une longue cavalcade.
Enveloppés comme ils le sont de leurs sentiments de miel et de roses, ils n’ont pas aperçu l’homme, d’un âge et d’un accoutrement incertains, accoudé au bar. Pas encore.
Lui les a senti, plus que vus. Tout de suite. Dans le nuage sirupeux qui les enveloppe et qui ne peut rester imperceptible.
Il les regarde, sans d’autre objet que d’avoir une belle image devant les yeux. Il ne pense plus rien de ces couples qui croient en eux. Il n’a plus d’envies.
Il frotte mollement ses mains rugueuses et gelées l’une contre l’autre, tire un peu sur son manteau trop court et auquel il manque des boutons. Appuie sa masse flasque contre le bar.
La patronne, derrière le comptoir, ne lui demande pas ce qu’il veut boire. Elle lui sert un petit ballon de rouge. De l’ordinaire, étoilé ! Puis un second.
Il renifle bruyamment tandis que le couple du fond laisse dégouliner les mots en sons cristallins.
Au détour d’une promesse pudiquement éludée, les yeux de l’amoureux se posent sur lui, l’autre homme, celui du bar. Sans le voir vraiment. Un instant, il n’a pas encore réagi.
Il finit par le fixer franchement, avant de détourner un visage durci et goguenard vers la gracile princesse élue de son cœur.
L’improbable et vacillante silhouette n’a pas saisi les mots, mais n’en a pas perdu une miette non plus. Question d’habitude.
Le bellâtre aura certainement glissé à l’oreille de l’élue de son cœur quelques noms d’oiseaux en guise de qualificatifs : Vieil alcoolo ? Répugnant clodo ?
Ou quelque chose dans le genre…
Il pourrait lui dire, à l’autre, là-bas, dans sa chemise fine et impeccable, comme le meilleur reflet de lui-même, qu’il n’est pas un clochard. Comme lui, il loge sous un toit, dans un appartement, certes modeste, mais dont il paie le loyer avec sa propre retraite. Une pension qui lui permet aussi de se nourrir. Et de boire. Parce que toute une vie, il a travaillé.
C’est d’abord une demi-teinte qui voile le visage angélique de la femme. Elle plisse un peu les yeux comme pour mieux voir, puis les repose ailleurs, là où rien ne semble avoir d’importance. Sa tête se penche légèrement vers l’une de ses épaules, pendant que ses lèvres s’entrouvrent. L’homme au bar tente de saisir les quelques mots qui s’en échappent. Ces mots-là sont différents de ceux de l’homme. Il n’a pas de doutes.
La mine de l’homme s’est brusquement crispée. Jusqu’à ce que sonne l’heure de leur départ, ce visage ne se départira pas de sa contrariété.
Lorsque les amoureux quittent le café, au bar, l’homme est gratifié d’une moue de dégoût, véritable rictus de mépris. Pas par la femme.
La porte qui se referme sur eux lui renvoie, accompagnant la vague d’air glacé venu de l’extérieur, deux petites phrases.
On ne sait jamais de quoi les gens ont souffert. On ne connaît pas leur passé...
Ostensiblement, l’homme hausse les épaules, peu convaincu. Absolument pas même.
Le couple se sépare juste là, dans la rue, de l’autre côté des fenêtres.
La femme tourne une dernière fois son visage vers l’intérieur du café. Vers le bar qui fait face à la large baie vitrée. Ses paupières s’abaissent, l’espace d’une seconde, sur ses yeux félins. Puis elle disparaît dans l'écho de ses talons claqué sur le trottoir.
Au bar, le vieil homme à l’existence improbable sent un peu moins le froid et l’hiver sur ses épaules. Pour une fois, ce n’est pas le vin qui l’a réchauffé.
Il gardera, un moment encore, l’empreinte de la douleur de cet ultime regard.

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