Sans regrets
Par Laure Lie, samedi 19 décembre 2009 à 14:19 :: Pensée du jour :: #47 :: rss
Il n’y aura pas de regrets, non.
Tout a été dit, bu, consommé.
Il fanfaronne. Et au jeu de sa dame, il gagne. Il est gagnant depuis toujours.
Alors, elle lui réserve sa dernière faveur.
Il ne le sait pas.
Il n’est sûr que d’une chose : elle finit toujours par tomber avec lui ou pour lui.
Dit, bu, consommé, oui.
Pas digéré.
Elle n’aura pas de regrets.
Un repas aux chandelles, en amoureux. Du début à la fin, un champagne dont il raffole.
Les bulles montent et remontent indéfiniment dans le verre. Une succession magique qui peut masquer bien des choses.
Elle est romantique ; il ne le sait même pas ; il n’a jamais pris la peine de la voir.
Bientôt, là, maintenant, il va savoir.
Elle déverse la fine poudre.
Pas digérée non plus la poudre blanche à prix d’or. Un trou dans ses économies.
Mais elle n’aura pas de regrets.
Un sourire écarlate sur les lèvres, des bas d’une finesse à aimanter les mains, une robe noire, moulante, découvrant ce qu’il faut de ses cuisses, des talons hauts. Oui, les talons bien sûr.
Deux flûtes à la main et un sourire de sang, la femme qui s’avance vers lui devient fatale à mesure qu’il la regarde.
Enfin, il ouvre grand les yeux.
Il ne voit plus qu’elle et sa sensualité foudroyante. Son charme provocant.
Il ne voit que ça.
Elle est pleine de rêves, il ne les voit pas.
Aura-t-il le temps de regretter de n’avoir jamais rien vu, rien su d’autre d’elle ?
Elle n’a pas digéré, mais ne regrettera rien.
Les bulles dans la flûte de droite sont plus exprimées, plus violentes dans leurs sillages entrecroisés. Mais pour les voir s’exhiber plus que de nature, faut-il encore les observer.
Il ne voit que les seins moulés, ses yeux remontent le long de ses cuisses jusqu’à la petite robe, s’accrochent à la soie des bas, enveloppent les chevilles fines, dans le prolongement des talons.
Il prend le verre qu’elle lui tend. Si elle avait lu un soupçon de tendresse dans son regard, peut-être que…
Mais elle n’a lu que l’animal affamé dans ces yeux de goujat.
Alors, elle ne regrettera rien.
Bu, consommé le champagne.
Pas digérées toutes ces années.
Il ne se passe rien.
Bu, consommé leur amour.
Il ne se passe plus rien.
Elle est du genre arsenic et vieilles dentelles ; lui, égoïste et bagatelle.
La fin de la bouteille est proche.
Ses yeux, avides d’elle, luisent de sa petite robe, se piquent de ses lèvres rouges, de ses bas de soie.
Il l’enlace violemment, la pousse vers le canapé.
Elle se raidit, ne comprend pas sa vigueur.
La poudre blanche ?
Pourquoi est-il encore debout, encore capable de…
A prix d’or, on l’aurait roulée, on lui aurait vendu de l'aspirine ?
Les doigts, impertinents, passent sous la robe, au passage griffent la soie des bas.
Mufle bestial.
Non, pas digéré.
Elle sent son cœur se soulever, son estomac se révolter…
Il crie, peste, fulmine.
Sa chemise n’est plus blanche maintenant que cette conne l’a tâchée !
Pour un instant, elle est libérée...
Laure Lie, décembre 2009

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