Synopsis (4)
Par Laure Lie, mercredi 25 novembre 2009 à 19:43 :: Grain d'histoire :: #40 :: rss
CHAPITRE V
Lorsque le premier roman de Marine fut édité, c’est à Anne, plus qu’une amie de toujours, sa sœur de cœur, son alliée, sa complice, qu’elle l’a dédié. Depuis, une sorte de cérémonie convenue s’est installée entre elles. A chaque nouveau contrat signé avec un éditeur, lorsque le manuscrit devient l’épreuve qui va subir l’ultime correction, juste avant l’éclat du livre enfin terminé qui peut être rendu public et posé sur les étales des libraires, Marine invite Anne dans la maison familiale qui est aussi un peu la sienne, pour fêter l’événement et, tout naturellement, elle dépose entre ses mains cette première épreuve, symbole de leur amitié, de tous leurs partages, qui, plus ou moins implicites, précis ou quelques peu contournés, réapparaissent au détour des pages, au fil des histoires que Marine n’a pas toujours inventées.
En retour, Anne apporte le champagne et son regard admirateur et critique sur la nouvelle œuvre qui insensiblement, page après page prend vie sous sa lecture.
« Très juste, j’ai déposé ton prototype, dans une boîte postale… »
La tonalité enfantine qui ébauche une devinette ne trompe pas Anne.
Feignant de savourer le champagne en une moue dégustatrice qui chatouille son palet et creuse ses joues, elle dissimule un haut-le-cœur. Pas Marianne, non, pas elle ! Pas celle qu’elle craint de voir réapparaître à chaque tournant difficile de la vie de Marine.
Sept ou huit mois auparavant, à la mort d’Antoine, Anne a saisi une fragilité chez Marine, quelque chose de bancal nécessitant un étai.
Cette dernière laisse évidemment planer le suspense. Feint-elle aussi de ne pas percevoir l’onde d’électricité qui vient d’ébranler le corps tout entier de son amie ?
Le silence qui suit lui indique que pour en savoir davantage, Anne devra se prêter au jeu énigmatique du chat à la ténacité infatigable coursant une souris espiègle qui se faufile, se cache, mais ne lui échappera pas très longtemps.
Elle laisse glisser le liquide délicat dans sa gorge.
« Ton roman est censé rejoindre la boîte à lettres de… quelqu’un que je connais ? Méfie-toi, je vais lui faire une crise de jalousie à cette…enfin, à ce détrousseur de roman ! »
Elle a manqué laisser échapper son angoisse. L’image de Marianne est plantée droit devant elle.
Marine se penche et saisit l’assiette de petits fours qu’elle présente, sans empressement, à sa convive. Le geste décuple l’impatience irritée d’Anne tant elle y perçoit la lenteur délibérée, outrée, retardant la réponse d’autant de minutes démesurément étirées.
« Je les ai achetés chez Serge. Je ne sais pas s’ils sont aussi bons que ceux que je commande d’habitude à Madame Ronsin, mais elle est en congés. »
Marine sait dans le choix hâtif d’un petit palmier garni de fromage et de quelques brins d’herbes aromatiques, que son amie attend une autre histoire que celle des mini-feuilletés et autres mise en bouche du plat qu’elle vient de reposer, toujours aussi mollement, montrant de son index qu’Anne n’a qu’à se servir comme elle l’entend. L’air de rien, elle poursuit.
« Tiens j’ai pensé à toi : Serge a une nouvelle employée, tu ne devineras jamais ! »
Anne écarquille des yeux empreints d’une fausse surprise. Au diable la vieille Madame Ronsin, Serge et ses serveuses, paravents malhabiles, qui ne font qu’aiguiser sa contrariété ! La serviabilité surfaite de Marine l’exaspère. On dirait qu’elle a été piquée par l’insecte de la frivolité. Elle qui sait habituellement donner aux conversations la touche de profondeur qui cloue le bec aux propos insipides et ternes, qui a l’art de remettre à leur place les prétentieux, suffisants et autres artificiers du trompe-l’œil, que certains considèrent précisément comme trop réfléchie, raisonnable, et sûre d’elle-même, la voilà qui papillonne, bat des paupières et arbore un sourire de connivence comme si elles étaient encore au lycée et qu’un boutonneux du même âge fut attiré par ses atours et phéromones adolescentes en pleine effervescence !
Vraiment, cette légèreté de commande, outrageusement résolue, ne ressemble pas à l’intelligence de Marine.
« Figure-toi que c’est la grande Catherine, si hautaine et qui nous agaçait tant, qui m’a servie… Ah ! Elle a dû ravaler sa morgue orgueilleuse pour le coup et joue du bonjour-merci-bonne-journée-au plaisir en veux-tu en voilà ! Elle est moins fière la moins belle…mais d’un client à l’autre, elle tortille toujours autant du derrière ! »
La grande Catherine ? L’allumeuse, la fourbe serait plus juste ! Anne se surprend à se souvenir aussi nettement et désagréablement de cette fille qu’elle n’a pas revue depuis plus de vingt ans, peut-être trente. Cette punaise en avait après tout ce qui sentait le mâle, elle s’était frottée d’un peu trop près à Alex surtout, parce qu’elle savait mettre en avant ses jolies dents rieuses et son décolleté avantageux, parce qu’elle faisait rouler son regard cerclé d’un trait bleu délavé, parce qu’elle le savait convoité par une autre. Malgré les années, Anne sent monter en elle cette sourde et rugissante colère qui donne l’énergie de la violence et des coups. Elle a soudain envie de gifler cette fille, toutes ces femmes perfides qui jouent les anguilles sous les yeux d’hommes trop vite attendris par le fard et qui sont prêts à succomber dès que la belle achève sa danse ! Décidément, elle ne supportera jamais ses congénères dont les manigances entachent tant l’image féminine.
« Enfin, elle n’échappe pas à la règle du temps et son épaisse couche de fond de teint ne dissimule pas plus ses années que les nôtres ! »
La fausse inconsistance des propos de Marine interroge Anne autant qu’ils l’agacent.
En un geste vif, elle réajuste une mèche de cheveux sur son front, pour chasser les souvenirs, les Catherine, les Marianne, un coup d’éponge passé sur le tableau noir de la mémoire. Sur l’image d’Alex aussi.
« Alors, ils sont comment ?
- Quoi donc ?
- …les gâteaux ! »
Et si elle la prenait à son propre jeu ?
« Il est si mauvais que ça ton dernier né pour que tu ne me l’apportes pas ? Pour que tu n’en parles pas ? L’accouchement fut douloureux peut-être ? »
Marine s’étrangle de sa dernière bouchée. Anne a marqué un point. Elle attend, un sourire innocent au coin des lèvres, que son amie déglutisse les questions manifestement inattendues et suffisamment abruptes pour remettre la maîtresse des lieux et de la soirée sur les rails d’une plus grande sincérité.
Parce qu’il n’y a jamais eu de gène entre elles, Anne ne comprend pas cette espèce de dissimulation ambiguë qui flotte dans l’air. Leurs désaccords n’ont jamais été à l’origine d’une quelconque brouille; l’une et l’autre sont suffisamment proches et tolérantes pour s’entendre et se respecter. Et elles n’ont jamais usé d’acrobaties verbales pour se dire les choses.
« OK, tu ne veux pas me faire lire ton nouveau roman et il est allé à quelqu’un d’autre…Explique-moi alors…
- … masculine !
- Quoi ?
- La boîte à lettres est mas-cu-line ! »
C’est donc ça, un homme ! Un homme dans la vie de Marine. L’ombre de Marianne se dissout, envolée, balayée. Anne respire mieux. Marine est amoureuse comme au premier jour, elle batifole, en perd la tête et retrouve ses quinze ans. Sa réponse décharge l’atmosphère de sa tension. Anne y voit plus clair.
« Que de mystères ! Je sens que la soirée ne fait que commencer... »
Anne ne sait si elle doit véritablement se réjouir, mais une chose est sûre, cette soirée supposée lui ouvrir les portes d’une nouvelle histoire s’annonce étrangement différente. Son amie en a déjà trop dit et pas assez : l’heureux élu du prototype doit être auréolé de lauriers sacrés.
Extrait de roman de Laure Lie, 2007. A suivre selon les humeurs et les périples de l'auteur... et en accès libre et en totalité sur le site des Editions Léo Scheer, rubrique M@nuscrits {Beta}

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